Un exemple d’observations argumentées pour partager des connaissances générales et la connaissance particulière de David.

Agnès Szanto-Feder [i]


David est entré à la pouponnière à l’âge de 10 jours. Il a été adopté  à l’âge de 4 mois 8 jours.

 

Les observations ont été réalisées entre 14 jours et 3 mois 7 jours d’âge de David.

 

(Les chiffres avec parenthèses indiquent l’âge de David au moment de l’observation.

Les lettres entre parenthèse renvoient aux remarques et explications lors de la discussion, à la suite de l’observation.)

 

0 (14)Sur la table à langer, il regarde, observe Bernadette avec une grande intensité, surprenante pour son âge.

 

(a) (b)On observe un léger strabisme. Puis, d’un geste sûr, il tourne la tête à gauche et regarde attentivement. Lorsque Bernadette le prend dans les bras il la regarde à nouveau bien en face.

 

0 (20) Nu sur la table à langer, il pleure très fort, il est très sensible à la température.

       Puis il se trouve dans son lit, après avoir mangé : après quelques minutes calmes, il veut s’endormir ; mais à nouveau il se met à pleurer. On observe alors que les bretelles de sa culotte d’abduction (culotte spéciale en prévention de luxation des hanches) le serrent à l’épaule : il ne peut pas avoir la pleine amplitude des gestes et des coups de pied, comme ses membres en « auraient envie » au cours des pleurs ; cela semble créer un malaise supplémentaire et renforce encore les pleurs. Ainsi, au lieu d’une accalmie probable, on assiste à un renouvellement répété du tonus exacerbé – des cris et des gestes désordonnés – à chaque fois que le bras, l’épaule sont empêchés par la bretelle de terminer une amplitude de mouvement qui a été lancé avec force. Après avoir demandé l’avis du médecin, on saura qu’il n’y a pas nécessité de serrer ces bretelles : quelques instants après il s’endort, les deux bras écartés, les coudes un peu pliés, les poings levés au-dessus de sa tête.

 

1 (00) David est toujours au lit, bien à plat sur le dos. Il pleure un peu, entre deux tentatives pour prendre dans la bouche sa main gauche vers laquelle est tournée sa tête. Ce n’est pas encore le pouce qu’il cherche :

  1. la main passant devant la bouche n’a pas encore la possibilité de s’organiser ; les doigts sont presque toujours pliés, et cela d’autant plus que l’effort est plus important ; le pouce est souvent pris à l’intérieur de la paume. Il réussit de temps en temps à « maintenir» la main et la bouche, ce qui le calme pendant quelques instants. Mais tant qu’il est éveillé, la moindre décharge tonique provoque des mouvements de tout le corps, donc de la main, qui s’éloigne ainsi de la bouche ; cela provoque un effort global évident, s’exprimant par des coups de pied, des mouvements saccadés des bras en l’air ; il tourne la tête à gauche, à droite, comme s’il cherchait quelque chose, impatient. Cependant, lorsque la tête est tournée vers la gauche, lors des mouvements désordonnés de la main gauche, la tendance de se trouver en face de la bouche domine, la bouche elle-même semble chercher « l’objet » à sucer. Il est intéressant de remarquer que le geste est d’autant moins adapté (d’autant moins réussi) que la tension, l’impatience est plus grande. Quelquefois on a l’impression que c’est au moment où l’enfant s’y attend le moins, où il est tout détendu, c’est-à-dire où il fait le moins d’efforts, que la main va se retrouver là où il faut.

Plus tard dans l’après-midi, il pleure depuis 20 minutes, en haletant même. Est-ce qu’il a soif?

 

1 (05) David est dans le parc. De nombreux jouets l’entourent. Evidemment, il ne les prend pas encore, mais son regard rencontre des couleurs, des formes. Il a la culotte d’abduction. Les bras sont largement écartés, poings à peine fermés. Les avant-bras bougent mais à peine ; les jambes de même, plutôt les pieds. La tête est tournée vers la gauche, vers la lumière ; il regarde attentivement. On a l’impression que ce regard est tantôt tourné vers le « monde extérieur », tantôt qu’il est attentif à des sensations qui se passent «  à l’intérieur ».

 

(e)David me semble peut-être un peu immobile (mais pas figé : il est détendu) : est-ce dû à la culotte qui limite d’une manière très importante le « passage » des décharges (mouvements brusques désordonnés) au niveau de la hanche ? Les épaules semblent s’imposer les mêmes restrictions, sans que les bretelles soient en cause. L’enfant s’anime, de petits mouvements parcourent son corps ; le visage, la langue même, remuent. Il bouge un peu la tête, comme pour ajuster délicatement sa position ou le tonus dans le cou. Sa position est maintenant celle de l’escrimeur. Toutes les articulations, épaules, coudes, poignets, genoux et chevilles sont mis en léger mouvement. Cependant il émet des sons, un mélange de pleurs indécis et de premiers babillages, encore mal distingués. Il semble maintenant se mettre à pleurer : son visage exprime des pleurs désespérés, l’enfant se tend – mais aucun son ne vient   -   et il se détend...

 

1 (07) Il pleure à nouveau, plus d’une demi-heure avant le biberon. Bernadette le prend, elle lui propose de l’eau au biberon. Trois fois de suite, il prend le biberon, tire deux ou trois gorgées puis repousse la tétine en apercevant que c’est de l’eau...

(f)Il est calme et détendu dans les bras.

 

1 (12) Il dort depuis au moins une heure et quart, il n’a pleuré qu’une fois, très peu ; il est bien détendu

 

(g) sur le dos, les bras sont écartés, perpendiculaires au tronc, la tête entièrement sur le coté (droit), la bouche grande ouverte.

 

Il est extrêmement attentif lorsque Bernadette vient le chercher. Il est encore couché dans le lit

(h)lorsqu’elle lui passe la serviette autour cou. Il se niche bien dans le bras et suit tous les gestes. On a l’impression qu’il les connaît. En effet, lorsque le biberon tarde à venir (Bernadette a vu qu’un grumeau a bouché le trou et veut le faire partir), il s’impatiente, se met à pleurer. Dès que la tétine est à proximité, il la prend avidement puis tète avec force, cependant que son regard se perd, il « ne voit plus ».

 

Sur la table de lange il suit attentivement le visage de Bernadette. Le léger strabisme est encore observable. Par moment on a l’impression qu’il ne regarde qu’avec l’œil gauche.

 

(i)Lorsqu’il est libéré de sa culotte d’abduction, il s’étire immédiatement, tout en longueur. Il se met à bouger de plus en plus, comme pour éprouver ces possibilités inhabituelles, il essaie même de se tourner sur le côté en poussant du pied droit pour soulever la hanche gauche et il tend la tête en arrière formant ainsi l’attitude en opistotonos. Cependant, ici il s’agit d’un mouvement actif et non pas du résultat d’une tension en contraction (ou d’extension) du dos.

 

Il est posé dans le parc sans la culotte d’abduction (pour quelques minutes seulement). Le tronc, les membres (bras et genoux) écartés, tout est calme. Une chouette fait de la musique à sa droite, il la regarde intensément ; puis la main droite ébauche un geste vers l’objet. Il l’atteint ;

 

(j)alors, il fait bouger la main qui, à son tour, fait bouger la chouette. Le jeu dure une bonne minute, puis l’objet bascule. Alors il regarde une tâche bleue sur le mur, très détendu, la bouche fait quelques petits mouvements. Françoise replace la chouette près de la main droite qui se tend. De nouveau il la touche ; il fait bouger ses doigts en même temps. Puis c’est le poing qui touche, légèrement, le coude est un peu plié. Il la touche à un point plus haut : la chouette bascule. Il continue d’avoir les yeux fixés à l’endroit d’où la tête de la chouette a disparu. Il regarde un peu plus haut ; le corps se tient en « escrimeur ». Les membres bougent légèrement, surtout les pieds – le tronc est calmement immobile (c’est à dire, il n’est pas tendu). Cependant, il faut lui remettre la culotte d’abduction. Visiblement, il devient presque figé, il n’y a plus que le bras droit qui remue un peu.

 

Un peu plus tard, toujours dans le parc. Il bouge légèrement les jambes, les pieds ; les bras se déplacent dans l’espace. Il aperçoit un instant son poing droit. Il babille vers la chouette, le bras se tend de nouveau, les doigts n’essaient encore aucun « acte ». Il bouge aussi les lèvres, la langue, les yeux ; il arrive à plusieurs reprises à toucher la chouette.

 

1 (21) C’est le moment du biberon dans les bras de Bernadette : il est calme et détendu, les bras près du corps, les coudes à peine pliés ; il tète d’un rythme égal. Ensuite, pendant de longues secondes, il observe Bernadette ; à plusieurs reprises un sourire radieux éclaire son visage, on pourrait presque à y déceler une expression de profonde reconnaissance...

 

Sur la table à langer il tourne et retourne la tête avec aisance. Son regard est surtout tourné vers la gauche car il observe son poing gauche en alternance avec l’image (sur la boite decouches) qui lui sert de toile de fond. Pendant plus d’une minute il suit le visage de Bernadette, en « l’étudiant » sérieusement.

Dans son parc il prend une expression d’étonnement. Il tourne la tête à gauche, à droite. Lorsqu’il voit passer Bernadette, il la suit du regard sur un court trajet. La tête bien en position médiane, il babille : ha, ha, ah, heu... Les bras sont largement écartés. Il fait un peu bouger les jambes ; puis les pieds ; puis les genoux. La tête est complètement tournée à gauche : il la tourne lentement vers la médiane, puis la laisse « tomber » de nouveau à gauche. Ahh, erreu, ha, ha. Le bras droit

 

(l)est le plus souvent en l’air, ne touche le sol que rarement par le coude, il décrit de petits cercles. Le bras gauche est surtout au sol, il ne se soulève que rarement. David remue un peu le cou, avec satisfaction, comme pour l’ajuster, puis regarde à nouveau vers le haut, sans objet précis. Il babille la bouche ouverte, les lèvres remuent, mais les sons ne sortent que peu, aucun obstacle ou forme de la bouche n’intervient pour les varier. Les bras décrivent de petits cercles en l’air, les jambes ne bougent pas.

 

Bernadette dit que David trouve maintenant les deux pouces sans distinction pour les sucer.

 

1 (26) Il prend son biberon les yeux fermés ; la main droite est posée sur la bouteille. Il ne « se réveille » qu’allongé, le ventre contre la poitrine de Bernadette (pour les renvois), où il a une position oblique agréable. Il est très attentif, il « produit » des expressions variées. Puis Bernadette l’appuie sur ses genoux, face à elle : elle le maintient les bras le long du dos et tient sa tête des deux mains ; le regard de David est attentif, chaleureux, exprimant une compréhension mutuelle dans l’échange...

 

Sur la table à langer, il s’étire avec un plaisir évident. Il est attentif, détendu. Il ne quitte pas Bernadette des yeux. Grr, hr, aah. C’est lui qui commence. Il suit la main de Bernadette lorsqu’elle pose le tube de crème sur l’étagère, puis regarde à nouveau son visage. Tourné par Bernadette sur le côté droit, il tourne la tête fortement vers la gauche pour voir ce qui se passe près de son épaule ; il ne veut pas perdre le contact avec son visage. Alors qu’il est à nouveau sur le dos, le tronc parait tout à fait stable, il tourne la tête avec aisance et justesse là où il veut regarder.

 

       Lorsque je bouge (je change de position pendant l’observation) il se tourne vers moi et me regarde, il m’observe un peu, sans sourire, puis se retourne vers Bernadette qui lui nettoie le nez : il rit (!), babille, les bras en l’air semblent aussi « parler... ».

 

Au parc, il a une position bien symétrique, le tronc stable, les bras écartés, coudes au sol, les

 

(m)avant-bras bougeant en l’air ; il remue un peu la tête, me regarde, regarde des étoiles (décoration de Noël) qui scintillent, hmm, ha, hm, hm, bâa...

 

1 (28) Il est réveillé depuis une dizaine de minutes, il regarde autour de lui, il observe sa main gauche. Puis commence à pleurer tout doucement, sans force, les yeux fermés, en bougeant à peine les membres. Il s’arrête lorsqu’on s’approche de son lit, il se tient prêt pour être pris, même les yeux se tournent vers l’adulte. Or, ce n’est pas son tour pour manger : là il se met à pleurer plus fort, puis cherche son pouce droit. Mais c’est la peluche qui s’intercale entre sa main et la

 

(n)bouche. Après des efforts importants, par des mouvements de la main qui ne semblent pourtant pas savoir ce qu’elle doit faire, il a repoussé la peluche - puis prend son pouce, se calme.

 

2 (08) Bien que Marianne (une autre auxiliaire) soit gauchère, David donne l’impression de trouver sa place dans son bras. Il prend le biberon avec un plaisir évident. Cependant, il y a moins de « communication » avec elle : en effet, elle vient de rentrer de vacances et David ne la connaît pas encore. Pendant le change il parait aussi un peu « engourdi ». Il faudra faire connaissance...

Dans le parc il est très actif, surtout du regard, moins de mouvements, et il babille d’une manière très variée.

 

3 (01) C’est le bain. Liliane (une troisième auxiliaire qu’il connait bien) va parler doucement à David qui dort, et attend qu’il se réveille tout à fait. Sur la table à langer David s’anime, un dialogue s’engage, avec de grands sourires, de la complicité. Il suit attentivement les gestes de Liliane, ne bouge pas beaucoup. Il se sent heureux dans l’eau et à l’aise :

  1. il est en sécurité car il est bien soutenu par le bras gauche depassant sous ses épaules et sa nuque et son bras controlatéral est empoigné par la main gauche, bien fermement. Cela lui permet de gigoter sans avoir l’impression de perdre son équilibre. C’est avec de grands yeux attentifs qu’il regarde et écoute Liliane, puis l’imite : il ouvre et ferme la bouche, sourires et rires ; l’imitation est d’ailleurs réciproque. Liliane lui parle tout en l’enroulant dans la serviette ; rapidement, il répond par des hm, ha. Le dialogue est continu ou presque pendant l’essuyage, le langeage. Il aperçoit la main de Liliane et la suit longuement des yeux. Il s’ébat des jambes et des bras, gigote,
  2. observe Liliane, son visage est joyeux. Il se laisse faire, attentif. Retourné par elle sur le ventre pour quelques instants il redresse la tête (dans la zone I) avec un effort le long du dos, grogne, les bras glissent progressivement en arrière. Remis sur le dos il rit, donne des coups de pied, Liliane répond en lui parlant. Il cligne des yeux, bouge les quatre membres en attendant le coton qui s’approche de son visage, puis se laisse essuyer en maintenant lui-même sa tête de face.

     

    C’est en le prenant sur ses genoux que Liliane lui met la serviette autour du cou : il se tortille, avec cette

     

  3. manipulation sa tête perd aussi un moment le soutien. Il s’impatiente aussi un peu, car il doit prendre un médicament qu’il faut mettre dans le biberon, il geint, donne des coups de pied.

     

    Il s’empare du biberon avec avidité, suce très fort tout en regardant Liliane intensément. Or, le trou est trop grand, il s’étouffe, il faut lui enlever la tétine ; alors, il met le pouce à la bouche. Liliane pose le biberon, essuie la bouche et la main de David, puis le lui rend. De nouveau il se jette dessus, de nouveau il s’étouffe, il faut l’enlever, puis essuyer... six fois,

 

(s)avant que le biberon soit terminé ! Et c’était encore trop rapide, il est visiblement insatisfait, fait la grimace – mais finalement ne pleure pas.

 

Pendant les quelques minutes où il s’apaise, il regarde attentivement quelqu’un qui est entré dans la pièce, puis m’observe ; c’est plutôt un regard tourné vers l’intérieur. Il ne réagit pas toute de suite aux paroles de Liliane. Son regard erre entre Siham (8 mois) qui joue dans le parc, moi et le vide. Il devient attentif à la main de Liliane, l’observe puis lui prend son pouce avec la main gauche. Elle fait bouger leurs deux mains ensemble, que David observe avec les sourcils froncés, son regard passant du grand pouce de Liliane à sa propre main (qu’il commence à connaître). Là, Liliane enlève sa main : David continue à regarder sa propre main, restée en l’air et qu’il fait bouger maintenant pour lui imprimer le même mouvement.

 

Posé dans le parc, il m’observe. Puis, avec un visage intéressé il regarde tout autour de lui, en « organisant » ce tour d’horizon. Il donne des coups de pied, agite les bras, ha, ha, éh. Il observe Liliane qui va vers Siham. Il maintient sa main gauche en l’air, il l’observe. La main droite esquisse le geste de prendre cet « objet » intéressant, mais l’effort qui est encore global, indifférencié selon les parties de son corps, fait justement partir « l’objet », la main gauche qui n’est plus là ! David grogne, il est visiblement déçu. Eeh, hmm, ehh, ah...

 

3 (04) Enfin, David n’a plus de culotte d’abduction. Il est calme, au parc, sur le dos, les bras bien largement écartés au sol. La tête tout à fait tournée à gauche il observe Siham qui discute de loin, dans son lit. En tournant sa tête sans problème il me regarde, me dit ,. Il ne bouge pas beaucoup. Puis il se mettrait à bouger, mais ce sont seulement les bras qui s’ébranlent : il n’ose pas bouger le tronc et les jambes ! En effet, quand il bouge, les sensations, les perceptions, tout est différent, les fesses touchent maintenant au sol, il les sent lorsqu’il fait un mouvement ; de plus, il n’y a plus cet effet de bloc comme avant. Alors, il semble avoir la sensation de perdre son équilibre : donc tout est à recommencer, à remanier ! Cependant, il regarde longuement la « représentation » que Siham est en train de donner à Isabelle (7 mois), publique très valable : elle rit aux éclats...

 

DISCUSSION

David est à la pouponnière depuis 4 jours au début des observations ; le long de son séjour 4 auxiliaires de puériculture vont s’occuper de lui, toujours les mêmes, dont une, Bernadette, est son auxiliaire privilégiée.

 

Au bout des quatre jours, donc de nombreux soins et tétées, il a pu déjà expérimenter la douceur de leurs gestes, leur manière d’être très attentives à ses manifestations...

 

  1. Ce comportement calme, détendu et attentif, que je trouve précoce, peut déjà en être la conséquence.

     

  2. Le léger strabisme, assez fréquent à cet âge, peut ici résulter de la tension d’attention, alors que les commandes musculaires oculaires sont encore en cours d’organisation. Ce strabisme est remarqué une fois encore, trois semaines plus tard...

     

  3. Le dos bien à plat montre qu’il évolue bien, il a acquis la première posture « d’équilibre », la sécurité sur le dos, épaules contre le support (qui, encore plus perfectionnée avec le temps et des exercices, sera la base solide des débuts des retournements).

     

  4. La recherche du pouce est un « sujet d’observation » très intéressant pour l’adulte. Elle témoigne d’abord de la volonté, de la ténacité que le très jeune enfant montre dans ce que lui veut faire : un besoin de son âge dont il veut, puis peut assumer la satisfaction de manière autonome, par ses propres moyens. La manière dont il cherche, la manière dont il en fait l’apprentissage est la première dans une série sans fin d’autres recherches et apprentissages qui l’attendent, les uns aussi passionnants que les autres. Attention, efforts, impatiences par moments ; sélection progressive des éléments pertinents du mouvement, différenciation, sélection des facteurs utiles du geste - la conviction qu’il peut y arriver - et l’immense satisfaction lorsqu’il y est arrivé...

     

    Ce serait dommage de lui faire « faire l’économie » de ce travail en lui mettant la sucette dans la bouche (quelquefois avec quelle insistance !). Ce serait dommage de le priver de cette satisfaction ! C’est un service à lui rendre que de ne pas lui donner la sucette et lui permettre d'arriver par lui-même à ce geste d'autonomie qu'est de pouvoir sucer son pouce à des moments et autant qu'il en ressent le besoin!

     

    Les inconvénients de la sucette - Pikler attire notre attention à ce sujet ! - sont de plusieurs ordres.

     

    Parmi les premiers « chantiers » de l’enfant figure la différenciation progressive de la fonction de succion comme moyen d’apaisement et celle de la prise de nourriture. Normalement, pour le bébé nourri au sein, c’est justement la recherche du pouce qui lui permet de faire cette distinction en se prenant, en quelque sorte, comme témoin direct de la différence. Et donc il peut satisfaire cette fonction, dorénavant différenciée par ses propres moyens de manière autonome, au moment voulu.

     

    La sucette, mise dans sa bouche, ne lui permet pas ce travail de recherche et de différenciation (encore moins s’il est nourri au biberon). De plus, l’enfant devient complètement tributaire de l’adulte autour de ce besoin. Ce sont des pleurs d’insatisfaction (bien moins différenciés par l’adulte que devraient être ses propres sensations) qui vont rester ses seules armes pour que l’adulte cherche à y remédier. Remèdes quelquefois bien aléatoires d’ailleurs. Est-ce que l’adulte est là, disponible ? Et s’il est là, que va-t-il faire ? Comment comprend-il ces pleurs ? Par exemple, au lieu de lui redonner la sucette qui est tombée lorsque l’enfant s’est presque endormi, il va le changer, ou le bercer, ou le distraire, o même, lui donner le biberon ; ou au contraire, il lui mettra dans la bouche la sucette alors qu’il a faim, a mal au ventre ...

     

    Les auxiliaires de la pouponnière ont décidé d’en faire l’expérience elles-mêmes en donnant la sucette au bébé qui pleurait fort. Celui-ci s’est apaisé un moment. Naturellement, s’il avait faim, ça n’a pas duré... De plus, elles ont constaté que dès que le bébé se détendait, il perdait la sucette, et que les pleurs reprenaient peu de temps après, c'en était fini de la détente. Or, elles ne pouvaient pas aller auprès de lui à tout moment. Elles ont constaté d’elles-mêmes : les pleurs d’un enfant qui cherche son pouce cessent dès qu’il y arrive (quelques jours, parfois moins), alors que l’autre continue à pleurer. Exit la sucette...

     

    Une manière peut-être même plus vicieuse d’éviter ces pleurs (qui est venue à la mode à une époque) est de donner au bébé non pas la sucette, mais un biberon de lait, d’eau ou de jus de fruit à la moindre manifestation..., puis plus tard, mettre ces biberons toujours à portée de sa main (on pouvait voir des poussettes, des trotteurs munis de support à cet effet). La différenciation entre besoin de nourriture et besoin de succion devient impossible. Et on a vu des enfants plus grands être accrochés à leur biberon très longtemps, sans vouloir le lâcher même pour jouer, avoir envie de boire sans soif, plus longtemps même que les autres ne suçaient leur pouce.

     

    Il y a des inconvénients ultérieurs de la sucette, que nous sommes nombreux à avoir « expérimentés », ou au moins que nous avons pu observer. Le bébé un peu plus grand (dès l’âge de 5-6 mois) est déjà capable de retrouver de lui-même sa sucette si elle n’est pas tombée très loin. Or, s’il joue de manière assidue, il la perd ; lorsqu’il s’en aperçoit, il devient inquiet : alors, il va prendre l’habitude de s’empêcher de trop se concentrer sur son jeu. S’il est trop anxieux, il va essayer de jouer la sucette constamment maintenue dans la bouche : son attention vers le jeu n’est donc que partielle, bien moindre que celle de l’autre enfant qui s’y adonne de toute son attention. L’adulte voulant remédier à cette inquiétude, accroche parfois la sucette au cou de l’enfant – ce qui peut être dangereux. Ailleurs, dans des crèches par exemple, lorsque l’enfant déjà « grand » arrive avec l’habitude bien ancrée de la sucette... Une sucette « perdue » se mêle aux jouets, peut être mise dans la bouche par d’autres enfants, etc., alors on essaie d’imaginer des stratégies variées, les moins douloureuses possibles pour l’enfant, pour qu’il puisse accepter de se passer de sa sucette pour des périodes plus ou moins longues... Il est, en effet, absolument nécessaire qu’il ait conscience qu’il peut y accéder s’il en a besoin : son sentiment de sécurité en dépend.

     

    Car il y a un inconvénient majeur à la sucette, dit Pikler, plus grave que les autres : l’adulte a le pouvoir d’en priver l’enfant à sa convenance ! Le pouvoir de le priver donc du seul moyen qu’il a pu élaborer pour se retrouver, se rassurer, se ressourcer, se trouver un refuge devant ses anxiétés... Et surviennent les insomnies, les cauchemars, les pipis au lit, les crises d’angoisse... Or, toutes ces fonctions d’auto-réassurance sont remplies par le pouce de l’enfant s’il a eu les moyens de se l’approprier à son moment, vers l’âge de 2, 3 mois. Et alors, heureusement pour lui, il est plus difficile de l’en priver !!!

     

    (Remarque : trois semaines après cette observation l’auxiliaire mentionne que David peut sucer indifféremment ses deux pouces...)

     

  5. L’immobilité puis le peu de mobilisation viennent peut-être de l’espace trop étendu, « sans limite », pour l’âge de David : était-ce un peu tôt pour le mettre par terre ? Il y a aussi la nouveauté des sensations due au sol, plus dur que le lit, bien que son matelas soit ferme ; et l’effet des restrictions de la culotte d’abduction, comme cela est dit dans l’observation.

     

    Cependant, il ne semble pas plus gêné que cela. Le sol dur lui permet de cueillir toutes les sensations fines dues aux mouvements légers : premiers apprentissages pour l’acquisition de la sécurité - sensation d’être en équilibre - sur le dos. Son regard « vers l’intérieur » témoigne peut-être de cet apprentissage. (Malgré cela, j’aurais préféré qu’il aille au sol un peu plus tard).

     

  6. Lorsqu’on propose de l’eau à l’enfant, on devrait le faire dans un verre par exemple, ou à la cuillère ; en effet, ici on voit la frustration de David du fait qu’il « connaît » le biberon comme contenant de la nourriture, et il s’attendait à trouver le goût correspondant. (Lorsqu’on donne le sein, cette distinction va de soi !)

     

  7. La posture adoptée pour dormir par cet enfant très jeune traduit ici sa confiance dans son environnement et essentiellement envers l’adulte...

     

  8. Passer la serviette au cou de l’enfant alors qu’il est encore allongé dans le lit permet de ne pas perturber sa sécurité posturale, il n’y a que sa tête à soulever un peu. Alors que, si on le fait l’enfant étant déjà dans les bras, avec les manipulations que cela demande, sa posture, son support constant ne sont pas assurés. Confrontée à de telles observations, l’équipe a décidé que chacun va adopter la manière de le faire comme cela est relaté dans cette observation.

     

  9. Les étirements sont une mise en ordre du tonus de tout le corps, une (auto)stimulation globale de toutes les sensibilités articulaires, musculaires.... Là, David, bien réveillé, les produit lorsqu’on lui retire la culotte d’abduction (comme il le fait de même lorsqu’il a 1 mois 26 jours /1(26)/).

     

    En général, les premières semaines de leur vie tous les enfants s’étirent plus ou moins souvent (s’ils sont sur le dos et libres de leurs mouvements), la plupart du temps dans un état intermédiaire sommeil - veille. Dans mes observations de David, je n’ai pas noté d’étirements autres que ceux mentionnés plus haut : une hypothèse (donc qui demande vérification) : la culotte d’abduction l’en aurait-elle empêché ?

     

  10. Les prémisses de la préhension : le bras se tend vers l’objet qui a attiré son attention (d’apparition précoce chez David, me semble-t-il). Le « travail » se poursuivra d’une part pour affiner la direction et la distance, d’autre part à différencier les éléments d’une action encore globale, au niveau du coude, du poignet, puis des doigts. Ce travail de différenciation est très intense, concentré sur la découverte de sensations, l’expérimentation des mains en mouvement.

     

    L’apprentissage est plus rigoureux sans ces objets extérieurs imposés comme serait par exemple un mobile suspendu au-dessus de l’enfant. En effet, le mobile, il ne peut l’éviter dans ses perceptions, puisqu’il l’a devant ses yeux (encore moins si le mobile bouge : il en est fasciné) et peut s’en impatienter. Au touché, tant que ses gestes ne sont pas bien maîtrisés, le mobile l’empêche de distinguer l’effet des gestes et les sensations, d’identifier ce qui vient de l’extérieur (l’objet qui bouge) de ce qui vient de lui (la main qui bouge, que souvent, il n’a pas encore identifiée comme sienne).

     

    L’objet que l’on lui ferait attraper en « utilisant » son réflexe d’agrippement le gênerait également dans la mesure où, comme il s’agit d’un réflexe et non pas d’un geste volontaire, il ne maîtrise pas ce qu’il fait de cet objet, les mouvements qu’il lui imprime : et surtout, souvent il ne sait pas s’en débarrasser, le lâcher.

     

    Par contre, des objets disposés autour de lui à portée de vue et de main lui permettent de prendre les initiatives qui correspondent à son intérêt du moment et au stade où il en est de son âge mental, de son développement : regarder l’un d’un côté, l’autre de l’autre côté, ou tendre la main plus tard… (Ce qui est la situation dans l’observation.)

     

  11. Apprentissage de la « mise au point » pour les yeux. On dit que la distance où l’enfant voit net à la naissance est celle du visage de la mère lors de l’allaitement. Une modulation ultérieure efficace de celle-ci selon la distance dans l’espace de ce que l’enfant regarde demande de l’intérêt et de l’expérimentation. C’est ce que fait David entre les distances de sa main, de l’image de fond et du visage de Bernadette.

     

  12. Son calme et la finesse des mouvements et des ajustements toniques donnent l’impression qu’il est bien, à l’aise ; il continue « le travail » d’adaptation de l’équilibre sur le dos : il a fait des progrès, car il peut lever les bras, les éloigner du sol.

     

  13. La symétrie de sa posture est déjà le résultat des exercices, des mouvements qu’il effectue sur le dos, sur surface ferme ou dure.

     

  14. Voici l’exemple de l’intérêt qu’il y a à ce qu’il ait appris lui-même à utiliser son pouce ; cependant, si cela marche dans ce cas, c’est aussi parce qu’il a appris à avoir confiance qu’il ne va pas rester longtemps affamé, qu’il ne devra pas attendre longtemps son biberon...

     

  15. Cette manière de tenir l’enfant dans la baignoire contribue prioritairement au plaisir du bain, à la confiance, à la détente...

     

  16. Au cours de ce soin le dialogue est réel, l’adulte s’intéresse à ce que l’enfant lui « dit », et l’enfant trouve son plaisir dans ce que l’adulte lui dit... L’enfant suit avec attention tous les gestes de l’adulte. Et il participe réellement au soin en offrant son visage aux gestes de l’adulte ! En effet, David est si confiant et donc ce geste est si paisible ici parce que dès les premiers jours l’adulte lui a montré le coton qui s’approche et attendait que David « en prenne acte » puis l’a essuyé tout doucement…

     

    Essuyer le visage du bébé, et même de l’enfant plus grand, est fréquemment l’occasion de pleurs et de conflit : en effet, très souvent ce n’est pas agréable pour le bébé. Surtout comme on s’attend à ce que l’enfant va pleurer, et qu’il faut aussi que l’adulte tienne sa tête, sinon il la détourne, l’adulte, pour en finir vite, le fait de manière « efficace », sans ménagement (par bonne volonté parfois, pour que l’enfant ne pleure pas trop longtemps). Or, cela se passe ici sans aucune animosité, sans déplaisir et sans impatience. L’intéressant est que, si jeune, l’enfant soit déjà capable d’une telle adaptation d’attitude et de comportement - il suffit de lui en offrir les moyens !

     

  17. L’une des observations a incité les auxiliaires à se concerter pour choisir la façon de faire, décrite ci-dessus, lorsque David avait 1 mois 12 jours.

     

  18. Ce moment, pénible aussi bien pour David que pour l’auxiliaire, montre à quel point il est important de préparer avec soin tous les éléments nécessaires avant de prendre l’enfant dans les bras.

     

(Entre parenthèses : il aurait mieux valu que l’adulte cherche à changer la tétine avant de continuer : il est certain que David aurait été surpris, aurait protesté   -   mais la suite aurait été rassurant, satisfaisant. Or, me semble-t-il, elle n’a pas osé « sortir de l’habituel », par peur de cette réaction - et a prolongé la difficulté. Je pense que le choix est difficile ; il a manqué à l’adulte une solide sécurité intérieure concernant sa propre compétence.)

 

Ce n’est pas par hasard qu’il existe une telle variété de tétines ! Elles sont adaptables à une grande variation de besoin et de capacité des enfants. Certains, comme David, tètent vigoureusement : il faut, pour satisfaire aussi le besoin de succion, que le biberon ne se vide pas trop vite. D’autres enfants sont lents, plus faibles : si le lait ne vient pas, ils se fatiguent, se découragent, s’assoupissent même, et ne mangent pas à leur faim, la tétée devient une corvée. Et toutes les nuances existent entre ces deux extrêmes. Il faut donc bien observer chaque enfant, ce qui pour lui est le plus satisfaisant, et lui offrir la tétine unique qui lui convient...

 

Dans le cas de notre observation : chaque gorgée était une souffrance, une peur d’étouffement, alors que la faim continuait à tarauder David. Ce qui ajoutait à l’insatisfaction, c’est qu’à cause de la rapidité de l’arrivée de la nourriture, la sensation d’être repu ne suivait pas... De plus, son besoin de succion encore peu différencié n’a pas pu être suffisamment satisfait (qu’il pouvait cependant rattraper puisque, heureusement, il pouvait sucer son pouce).                              

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De nombreux autres éléments peuvent être pointés le long de cette observation, ce ne sont que quelques exemples...

Une question intéressante se prête à la réflexion à l’issue de cette observation et de sa discussion : comment distinguer, par quel critère ou réflexion conceptuels, le moment, ou plutôt le fait, l’événement où l’on pense que l’on peut laisser l’enfant pleurer ? Les pleurs sont pourtant révélateurs d’une insatisfaction. Ici, lorsqu’il cherche son pouce, il s’agit d’impatience. Il y a d’autres moments où la cause est un mal-aise, comme ici, l’exemple de la bretelle qui le serre à l’épaule à o/20/. Et d’après ce qu’on vient de dire, il semble qu’il vaut mieux le laisser pleurer lorsqu’il cherche son pouce, mais dans le deuxième cas (ou lorsqu’on essuie son visage) on essaie de trouver des moyens, immédiats ou préventifs, pour empêcher l’apparition des pleurs ou diminuer leurs effets, avant même que l’enfant ait exprimé ainsi son mécontentement ou sa souffrance.



(1) Szanto-Feder A., 2016, “L’enfant qui vit, l’adulte qui réfléchit”, PUF, Fil Rouge, Paris.