Bernard Golse (i)

 

C’est en 1996, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Institut Pikler-Lóczy, que je suis venu à pour la première fois dans ce lieu, et que j’ai découvert alors l’importance et la qualité des soins aux enfants qui y étaient donc donnés depuis déjà un demi-siècle.

 

Je me trouvais en compagnie de personnages importants qui ont beaucoup compté dans ma trajectoire professionnelle.

 

Parmi eux, je citerai seulement Serge LEBOVICI, Michel SOULÉ, Didier HOUZEL, et Daniel STERN.

 

J’étais évidemment fort impressionné, mais je sentais aussi qu’il se passait là quelque chose de très important en soi – et de très précieux pour moi - qui allait sans doute profondément me marquer.

 

Depuis lors, les travaux de l’institut Pikler-Lóczy ont intensément stimulé ma propre réflexion, et chaque fois que l’occasion m’en a été donnée (notamment dans mon activité de formateur au COPES à Paris (longtemps animé par M. SOULÉ et par A. FRICHET puis par Christine ASCOLI), ou dans le cadre du groupe WAIMH-Francophone, je me suis fait l’écho des pratiques, des travaux et des recherches de cet Institut dont les enseignements sont multiples et véritablement inestimables.

 

Je suis revenu en mars 2003 pour le Symposium International de Budapest « Grandir sans violence » qui se trouvait placé sous la présidence d’honneur de Myriam DAVID qui nous manque tellement aujourd’hui …

 

Peu à peu, Geneviève APPELL, Agnès SZANTO, Anna TARDOS et Eva KALLO sont devenues des personnes dont l’amitié m’importe au plus haut point, et, depuis 2007, à la suite de Françoise JARDIN que j’apprécie et que j’estime tant, et qui a supervisé ma formation à l’observation des bébés selon la méthodologie d’Esther BICK, j’assure désormais la présidence de l’Association Pikler Lóczy-France (après avoir participé à plusieurs des séminaires organisés par celle-ci, autour de l’œuvre de Maria VINCZE : le séminaire « Szandra » en 2004, le séminaire « Petra » en 2005, et le séminaire « Anna » en 2007).

 

J’ai accepté cette présidence avec enthousiasme, car je crois en effet que dans le monde qui est le nôtre, les apports de l’Institut Pikler-Lóczy sont porteurs d’une vision du bébé et de son développement qui est garante de l’unité de la personne en devenir des plus petits, et qui, dans le même temps, nous permet de veiller à leur liberté et à leur dignité au sein d’une éthique du soin qui ne laisse pas de m’impressionner et que j’ai donc à cœur de concourir à diffuser dans la mesure de mes moyens.

 

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est de constater à quel point les données cliniques, techniques et théoriques qui fondent l’approche piklerienne et les travaux de l’Institut Pikler-Lóczy sont compatibles à la fois avec les avancées actuelles extraordinaires des neurosciences et avec les acquis de la réflexion psychanalytique en matière de développement précoce.

 

C’est ce que j’aimerais faire sentir dans les quelques pages qui suivent et, pour ce faire, j’ai choisi quatre thématiques différentes :

 

  1.  La néoténie humaine, l’épigénèse, la plasticité cérébrale et les enjeux éthiques et professionnels
  2.  Le« d’allaitement relationnel », la synchronie polysensorielle et l’accès à l’intersubjectivité
  3.  L’activité libre au regard du modèle de la « copie effé»
  4.  Les processus de symbolisation primaire et secondaire, avec le rôle de l’équilibre dialectique entre les rencontres individuelles et les moments d’activité libre du bébé (entre attachement et psychanalyse)

 

Pour plus de clarté, les éléments bibliographiques correspondant à ces différentes thématiques seront donnés à la fin de chacun des exposés respectifs, plutôt que d’être regroupés en une bibliographie générale en fin de texte.


La néoténie humaine, l’épigénèse, la plasticité cérébrale et les enjeux éthiques et professionnels

 

1) Les 4 systèmes dits de motivation primaire au regard de l’épigénèse

 

Lorsque le bébé humain sort du ventre de la mère, et après une période prénatale où ses différents appareils sensoriels se sont successivement mis en place[1], quatre grands chantiers s’offrent alors nécessairement à lui : le chantier de l’auto-conservation, celui de l’attachement, celui de l’intersubjectivité, et celui de la régulation des expériences de plaisir et de déplaisir.

 

* Le chantier de l’auto-conservation est celui qui permet que s’enclenchent les grandes fonctions vitales de l’organisme sans lesquelles le nouveau-né ne pourrait pas physiquement survivre. M. SOULE (1980) disait, à ce sujet, que le bébé doit « opter pour la vie ».

 

* Le chantier de l’attachement est celui qui permet à l’enfant de réguler au mieux la juste distance spatiale, physique avec autrui, afin de construire son espace de sécurité, ce qui renvoie à tout ce que J. BOWLBY (1978, 1984) a développé dans le cadre de la théorie de l’attachement.

 

* Le chantier de l’intersubjectivité est celui qui lui permet de réguler au mieux sa juste distance psychique, cette fois, avec autrui afin de se sentir exister comme une personne à part entière, nous y reviendrons plus loin.

 

* Le dernier chantier, enfin, est celui qui permet à l’enfant de réguler de la manière la plus efficace ses expériences émotionnelles, en l’amenant à rechercher les expériences de plaisir, à fuir les expériences de déplaisir, à modifier son environnement pour éviter le déplaisir, et à savoir surseoir à certaines expériences de plaisir pour en tirer, ultérieurement, un plaisir encore plus grand (savoir attendre). Jusqu’à maintenant, c’est probablement la psychanalyse qui a exploré ce dernier chantier avec le plus de soin.

 

2) L’épigénèse et la plasticité cérébrale

 

Il importe alors de nous interroger sur la part génétique ou environnementale de la mise en œuvre de ces quatre grands chantiers qui ne sont pas entièrement indépendants les uns des autres.

 

Le bébé humain est sans aucun doute le plus immature, à la naissance, de tous les bébés mammifères.

 

S. FREUD l’avait souligné dès 1926, dans son livre « Inhibition, symptôme et angoisse », dans lequel il fait remarquer que tout se passe un petit peu comme si, dans l’espèce humaine – du fait, peut-être, des raisons mécaniques liées à l’accès à la station bipède – la grossesse se trouvait, en quelque sorte, amputée d’un quatrième semestre !

 

Quoi qu’il en soit, il est clair que le nouveau-né humain, même à terme, est tout à fait inachevé, et qu’il est beaucoup plus dépendant de son entourage que les bébés des autres espèces mammifères (on sait, par exemple, que le petit poulain sait marcher dès la naissance, ainsi que le petit veau, pour s’en tenir à ces deux exemples bien connus).

 

Cet inachèvement premier de l’être humain qui a pour nom la néoténie, rend le bébé humain très fragile, vulnérable et environnement-dépendant.

 

Pourtant, si cette caractéristique a été sélectionnée par l’évolution darwinienne, c’est qu’elle comporte sans doute, aussi, quelques avantages.

 

Parmi ceux-ci, on peut imaginer que cet inachèvement est source de diversité.

 

Arrêtons-nous un instant sur cette hypothèse.

 

Du fait de la grossesse relativement brève (écourtée ?) dans notre espèce, le bébé humain est aussi le seul de tous les bébés mammifères qui naît alors même que la construction de son cerveau n’est pas encore entièrement terminée.

 

Certes, il y a eu pour lui une première phase très active de construction cérébrale et de synaptogenèse[2] qui lui a permis de mettre en place de manière séquentielle ses différents appareils sensoriels, mais la deuxième grande phase d’organisation cérébrale aura lieu après la naissance, et elle s’étendra même sur les trois ou quatre premières années de la vie, si ce n’est plus.

 

Autrement dit, la plus grande partie de la construction du cerveau humain s’effectue à l’air libre, après la sortie du bébé du corps de la mère, contrairement aux bébés des autres espèces mammifères qui naissent avec un cerveau pour ainsi dire achevé et d’emblée opérationnel de manière assez autonome.

 

Ceci n’est pas sans conséquence.

 

En effet, il importe de rappeler que nous ne disposons de guère plus de gènes que certains animaux assez primitifs comme la mouche, par exemple, soit 35.000 gènes environ !

 

La grande différence entre la mouche et nous, être humains, c’est que la mouche n’est que le produit de ses 35.000 gènes, alors qu’en ce qui nous concerne, nous sommes, certes, le produit de nos 35.000 gènes mais aussi de ce que l’on désigne aujourd’hui sous le terme d’épigénèse.

 

L’épigénèse correspond à l’ensemble des mécanismes qui gouvernent l’expression de notre génome.

 

Notre génome est ce qu’il est et jusqu’à maintenant, avant l’ère des futures thérapies géniques en tout cas, nous ne pouvons pas le modifier.

 

En revanche, notre environnement semble susceptible de pouvoir influencer l’expression de notre génome, c’est-à-dire de pouvoir activer, ou au contraire inhiber, l’activité de certains gènes ou de certaines parties de nos chromosomes.Quoi qu’il en soit des mécanismes intimes de cette régulation qui passe peut-être en partie par des processus dits de méthylation[3], et dont l’exploration ne fait que débuter, il est tout à fait possible de penser que cette influence de notre environnement sur l’expression de nos gènes est quantitativement encore plus importante que l’activité de ces gènes elle-même.

 

Deux remarques s’imposent alors : d’une part, la fin de la construction du cerveau humain s’effectuant, nous l’avons vu, au contact de l’environnement postnatal, l’épigénèse cérébrale fait que chaque bébé humain va organiser son architecture cérébrale de manière différente et spécifique puisque chaque bébé naît dans un environnement qui lui est particulier, et d’autre part, quand nous parlons d’environnement, il faut probablement entendre ce terme au sens le plus large qui soit, c’est-à-dire l’environnement biologique, alimentaire, écologique, socio-culturel mais aussi, bien entendu, relationnel.

 

On voit donc que l’épigénèse cérébrale, avec son corollaire obligé qui est celui de « plasticité neuronale » (F. ANSERMET et P. MAGISTRETTI, 2004), est ainsi la clef qui nous permet de commencer à mieux comprendre l’origine de la stupéfiante diversité qui règne au sein de l’espèce humaine, sans doute beaucoup moins prisonnière de son génome que ne peuvent l’être l’amibe ou les organismes pauci-cellulaires par exemple (F. JACOB, 1970).

 

L’étude de l’épigénèse en général, et celle de l’’épigénèse cérébrale en particulier, va certainement ouvrir une nouvelle page de la biologie humaine, car en nous éclairant sur les liens dialectiques qui existent vraisemblablement entre le génome et l’environnement, soit entre la nature et la culture, elle nous montrera sans doute à quel point le développement de l’être humain, plus que tout autre, se joue à l’interface des facteurs endogènes et des facteurs exogènes.

 

Tout ceci ouvre donc, on le sent bien, sur la question anthropologique importante de la liberté développementale qui est peut-être, en partie, la nôtre.

 

3) Les enjeux éthiques et professionnels

 

A la lumière de ce qui vient d’être dit, on sent bien que s’occuper d’un nouveau-né et d’un très jeune enfant comporte des enjeux considérables.

 

Ce n’est pas seulement une question de gentillesse ou d’humanité – ce qui est déjà essentiel – mais c’est une véritable question développementale dans la mesure où la qualité des soins apportés aux bébés, du fait de la néoténie humaine, de l’épigénèse et de la plasticité cérébrale, va s’inscrire chez eux sur un double plan, psychologique et cérébral (c’es-à-dire neurologique).

 

Le cerveau des petits rats élevés en milieu enrichi ou carencé ne se développe pas de la même manière, notamment en matière de synaptogenèse et de richesse neuronale.

 

Sans doute en va-t-il de même dans l’espèce humaine, et d’une manière peut-être encore plus marquée du fait, précisément, de la néoténie qui lui est tout à fait spécifique.

 

Quoi qu’il en soit, c’est cette dimension développementale des soins apportés aux tout-petits qui fait de l’approche piklerienne et des pratiques professionnelles de l’Institut Pikler-Lóczy un enjeu considérable et un modèle d’éthique professionnelle absolument remarquable et éminemment moderne.

 

Eléments bibliographiques

 

F. ANSERMET et P. MAGISTRETTI

A chacun son cerveau (Plasticité neuronale et inconscient)

Editions Odile Jacob, Paris, 2004

J. BOWLBY

Attachement et perte (3 volumes)

P.U.F., Coll. « Le fil rouge », Paris, 1978 et 1984

S. FREUD (1926)

Inhibition, symptôme et angoisse

P.U.F., Coll. « Bibliothèque de Psychanalyse », Paris, 1975 (5ème éd.)

F. JACOB

La logique du vivant ‑ Une histoire de l'hérédité

Gallimard, Coll. « Bibliothèque des Sciences Humaines », Paris, 1970

M. SOULE (sous la direction de)

Mère mortifère, mère meurtrière, mère mortifiée

E.S.F., Coll. « La vie de l’enfant », Paris, 1980 (3ème éd.)

 

Le concept « d’allaitement relationnel », la synchronie polysensorielle et l’accès à l’intersubjectivité

 

Avant d’aborder la question de ce que nous appelons « l’allaitement relationnel » apporté aux bébés par les nurses de Lóczy et celle de la synchronie polysensorielle, il nous faut d’abord rappeler ce qu’il en est de l’accès à l’intersubjectivité ainsi que des processus d’attention, de démantèlement (inter-sensoriel) et de segmentation (intra-sensorielle).

 

1) L’accès à l’intersubjectivité

 

Sous le terme d’intersubjectivité, on désigne - tout simplement ! - le vécu profond qui nous fait ressentir que soi et l’autre, cela fait deux.

 

La chose est simple à énoncer et à se représenter, même si les mécanismes intimes qui sous-tendent ce phénomène sont probablement très complexes, et encore incomplètement compris.

 

Cette question de l’intersubjectivité est actuellement centrale et elle articule, nous semble-t-il, l’éternel débat entre les tenants de l’interpersonnel et ceux de l’intrapsychique.

 

Mais, il existe aussi un autre débat également d’actualité, concernant l’émergence progressive ou, au contraire, le donné-d’emblée de cette intersubjectivité.

 

Pour dire les choses un peu schématiquement, on peut avancer l’idée que les auteurs européens seraient davantage partisans d’une instauration graduelle et nécessairement lente de l’intersubjectivité, alors que les auteurs anglo-saxons le sont surtout d’une intersubjectivité primaire, en quelque sorte génétiquement programmée (C. TREVARTHEN et K.J. AITKEN, 2003 ou D.N. STERN, 1989 par exemple).

 

D.N. STERN insiste notamment sur le fait que le bébé nouveau-né est immédiatement apte à percevoir, à représenter, à mémoriser et à se ressentir comme l’agent de ses propres actions (processus d’agentivité des cognitivistes) et que, de ce fait, point n’est besoin de recourir au dogme d’une indifférenciation psychique initiale, dogme très cher aux psychanalystes (quelles que soient leurs références théoriques, ou presque) mais qui, notons-le au passage, fait immanquablement appel à un certain point de vue phénoménologique.

 

Les psychanalystes au contraire, et pas seulement en Europe, insistent sur la dynamique progressive du double gradient de différenciation (extra et intrapsychique), éloge de la lenteur qui s’ancre notamment dans l’observation clinique des enfants qui s’enlisent dans les premiers temps de cette ontogenèse, et qui s’inscrivent alors dans le champ des pathologies dites archaïques (autismes et psychoses précoces), même si cette conception des choses n’implique certes pas une vision strictement développementale de ces diverses pathologies.

 

Comme toujours dans ce genre de polémique, une troisième voie existe, plus dialectique, et que nous défendrions volontiers[4].

 

Cette troisième voie consiste à penser que l’accès à l’intersubjectivité ne se joue pas en tout-ou-rien, mais qu’il se joue au contraire de manière dynamique entre des moments d’intersubjectivité primaire effectivement possibles d’emblée, mais fugitifs, et de probables moments d’indifférenciation, tout le problème du bébé et de ses interactions avec son entourage étant, précisément, de stabiliser progressivement ces tout premiers moments d’intersubjectivité en leur faisant prendre le pas, de manière de plus en plus stable et continue, sur les temps d’indifférenciation primitive.

 

Il nous semble par exemple que la description des tétées par D. MELTZER et coll. (1980) comme un temps « d’attraction consensuelle maximum » évoque bien ce processus puisque, selon cet auteur, lors de la tétée, le bébé aurait transitoirement le ressenti que les différentes perceptions sensitivo-sensorielles issues de sa mère (son odeur, son image visuelle, le goût de son lait, sa chaleur, sa qualité tactile, son portage …) ne sont pas indépendantes les unes des autres, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas clivées ou « démantelées » selon les différentes lignes de sa sensorialité personnelle (celle du bébé), mais au contraire qu’elles sont « mantelées » temporairement, le temps de la tétée.

 

Dans ces conditions, le bébé aurait accès au vécu ponctuel qu’il y a, bel et bien, une ébauche d’un autre à l’extérieur de lui, véritable pré-objet qui signe déjà l’existence d’un temps d’intersubjectivité primaire.

 

Après la tétée, ce vécu de sensations mantelées s’estompe à nouveau, le démantèlement redevient prédominant, et de tétée en tétée, le bébé va ensuite travailler et retravailler cette oscillation entre mantèlement et démantèlement pour, finalement, réussir à faire prévaloir le mantèlement et, donc, la possibilité d’accès à une intersubjectivité désormais stabilisée.

 

Dans cette conception d’un gradient dynamique et progressif entre indifférenciation primitive et intersubjectivité, on voit que ce mouvement n’est rendu possible que du fait de l’existence de noyaux d’intersubjectivité primaire existant chez tout enfant, mais aussi chez les enfants autistes ou psychotiques et peut-être s’agit-il, ici, des parties non autistiques qu’A. ALVAREZ (1992) décrit chez les enfants autistes, aussi autistes soient-ils, et qu’on pourrait, par analogie avec les « îlots autistiques » décrits par S. KLEIN (1980) et F. TUSTIN (1977, 1982, 1986, 1992) chez les sujets névrotiques, dénommer les îlots non autistiques des sujets autistes).

 

L’accès à l’intersubjectivité correspondrait alors à un mouvement de confluence et de convergence progressives de ces noyaux d’intersubjectivité primaire.

 

Les travaux de R. ROUSSILLON (1997) vont également dans le même sens, qui indiquent que le premier autre ne peut être qu’un autre spéculaire, suffisamment pareil et un petit peu pas-pareil que le soi (pour reprendre, ici, la terminologie de G. HAAG), caractéristiques du premier autre qui invitent à se représenter l’accès à l’intersubjectivité comme un processus de dégagement lent, mais précocement scandé par des moments de différenciation accessibles au sein des interactions.

 

On sait que R. ROUSSILLON intègre profondément dans sa réflexion les travaux de D. WINNICOTT (1969) sur la « transitionnalité », et ceux de M. MILNER (1976, 1990) sur les caractéristiques de « séparabilité » de l’objet, perspectives qui n’excluent en rien la perspective de cette troisième voie présentée ici.

 

Ajoutons maintenant que, selon nous, l’intersubjectivité, une fois acquise, n’est pas, pour autant, une donnée définitivement stable.

 

C’est une conquête à préserver tout au long de la vie et même, à savoir remettre en jeu, ou en question, dans certaines circonstances telles que l’amour, le partage d’émotions (et notamment esthétiques), les expériences groupales et, last but not least, la pensée de la mort.

 

En tout état de cause, que l’intersubjectivité ne soit que secondaire ou graduellement acquise à partir de noyaux d’intersubjectivité primaire, cette dynamique de différenciation extra-psychique porte en elle le risque d’une certaine violence dans la mesure où elle peut toujours se faire de manière trop rapide ou trop brutale, c’est-à-dire de manière traumatique (B. GOLSE et R. ROUSSILLON, 2010).

 

2) Attention, démantèlement et segmentation

 

* Le concept d’attention

 

Très en vogue à l’heure actuelle au travers du concept de troubles des processus d’attention dans le cadre de l’hyperactivité (Attention Deficit and Hyperactivity Disorders), ce terme est probablement devenu fort polysémique en fonction des cliniciens ou des chercheurs qui y recourent, parmi lesquels, bien entendu, les cognitivistes et les psychanalystes, depuis S. FREUD (1911) jusqu’à W.R. BION (1970).

 

S. FREUD, dès 1911, insistait sur le caractère actif de la fonction perceptive, les organes des sens ne recevant pas passivement les informations de l’extérieur, mais allant au contraire au devant d’eux, à l’extrémité des « organes des sens ».

 

Dans ce travail tout à fait pionnier et précurseur, S. FREUD soulignait que l’appareil psychique ne peut travailler que sur de petites quantités d’énergie et que, pour ce faire, il a besoin d’aller prélever, de manière cyclique, dans l’environnement de petites quantités d’information (nous dirions aujourd’hui, à la manière du radar, ce qui souligne nettement l’aspect rythmique des processus en jeu).

 

A la lumière des connaissances actuelles, il est tout à fait pensable que la substance réticulée du tronc cérébral puisse participer à ce filtrage périodique des perceptions, nous y reviendrons.

 

En tout cas, toutes les données neurophysiologiques modernes vont, aujourd’hui, dans le sens de cette intuition freudienne d’une dimension fondamentalement active des perceptions, comme en témoigne, par exemple, les travaux sur les oto-émissions provoquées qui montrent bien que le stimulus auditif traité par le cerveau n’est en rien le son externe directement, mais bien le signal sonore homothétique au signal sonore externe et reconstruit, comme en miniature, par la cochlée.

 

Quoi qu’il en soit, sur le fond de ces processus d’attention, c’est l’équilibre entre le couple mantèlement/démantèlement et les processus de segmentation qui va permettre l’instauration de la comodalité perceptive propre au bébé et, partant, qui vont lui ouvrir la voie de l’intersubjectivité.

 

Certaines études actuelles en neuro-imagerie (N. BODDAERT et coll., 2004 ; H. GERVAIS et coll., 2004) semblent d’ailleurs montrer que la zone temporale décrite comme anormale au cours des états autistiques (soit le sillon temporal supérieur) serait une zone précisément consacrée à l’organisation comodale des perceptions, ce qui va bien dans le sens de la conception de la pathologie autistique comme entrave à l’accès à l’intersubjectivité et donc, dans le sens aussi d’un certain nombre des hypothèses présentées ici.

 

* Le concept de démantèlement, décrit par D. MELTZER (1980) à partir de son activité de thérapeute auprès d’enfants autistes et de la reconstruction de leur monde interne qu’il a pu en déduire, désigne un mécanisme qui permet, en effet, à l’enfant de cliver le mode de ses sensations selon l’axe de ses différentes sensorialités, afin d’échapper au vécu submergeant d’un stimulus sollicitant sinon, d’emblée et de manière permanente, ses cinq sens simultanément (ceci étant vraisemblable pour les enfants autistes, mais plausible également pour les bébés normaux dont le fonctionnement passe, on le sait maintenant, par un certain nombre de « « mécanismes autistiques » transitoires).

 

Il s’agit donc d’un processus de type inter-sensoriel dont l’inverse, le mantèlement, permet au contraire à l’enfant, comme nous le verrons ci-dessous, de commencer à percevoir qu’il existe une source commune de ses différentes sensations qui lui est extérieure (noyau d’intersubjectivité primaire) et c’est, bien évidemment, la mise en jeu du couple mantèlement/démantèlement qui s’avère ici essentielle.

 

* La segmentation permet de ressentir chaque stimulus sensoriel comme un phénomène dynamique et non pas statique, seul ce qui est en mouvement pouvant être perçu.

 

Il s’agit donc d’un phénomène intra-sensoriel, et non pas inter-sensoriel comme l’est le couple mantèlement/démantèlement.

 

Mais, nous pouvons supposer ici deux types de segmentation : une segmentation centrale, et une segmentation périphérique.

 

  • La segmentation centrale serait celle décrite par S. FREUD (1911), qui a été évoquée ci-dessus en prenant l’image du radar, et dont la substance réticulée du tronc cérébral pourrait être en partie le support du fait de son activité rtythmique.
  • La segmentation périphérique serait pour une part une compétence propre au bébé par le biais de ses différents « sphincters » sensoriels, et pour une part le fruit d’une co-construction interactive entre l’adulte et le bébé.

-       Le bébé est, en effet, capable de segmenter lui-même ses différents flux sensoriels au niveau de la périphérie de son corps.

L’exemple le plus clair est, sans doute, celui du clignement palpébral qui permet une segmentation, aussi rapide soit-elle, de son flux visuel, et l’on sait que certains témoignages d’adultes anciens autistes ont insisté sur la difficulté qui leur était apparue, au moment de l’émergence de leur coquille autistique, pour, en quelque sorte, apprendre à cligner des yeux, chose si naturelle pour les individus sains mais si peu naturelle pour eux.

On peut utilement se demander si le cognement des yeux ou le bouchage des oreilles chez certains enfants autistes ou chez certains enfants gravement carencés (dépression anaclitique et hospitalisme de R. SPITZ, 1946) ne revêtent pas également cette fonction de segmentation périphérique quant à la vision et à l’ouïe.

En ce qui concerne les autres modalités sensorielles dépourvues de « sphincter » sensoriel, à savoir le goût, l’odorat et le tact, les choses demeurent plus délicates à conceptualiser, mais les stéréotypies de tapotage, de léchage ou de flairage, rangées par D. MELTZER (1980) dans le cadre des processus de démantèlement, peuvent peut-être être conceptualisées dans cette perspective.

-       Par ailleurs, la segmentation périphérique des différents flux sensoriels peut aussi être le fait de la dynamique des interactions précoces.

Nous ne citerons ici que le très intéressant et récent travail de E. FRIEMEL et N. TRANH-HUONG (2004) qui montre bien l’impact de la qualité des interactions précoces sur les modalités de l’exploration par le bébé de son monde environnant.

Quand les interactions sont harmonieuses, il existe une sorte de maturation repérable de ces modalités d’exploration : le premier mois de la vie serait consacré à la fixation du regard du bébé sur des cibles dites, par ces auteurs, « indéterminées » mais qu’on pourrait en fait définir comme rapidement changeantes (soit que le bébé ne fixe pas son regard, soit que le portage de la mère l’incite à changer sans cesse de lieu de focalisation visuelle), le deuxième mois de la vie permettrait la fixation visuelle du bébé sur le visage de la mère, et le troisième mois de la vie serait dévolu à la découverte attentive des différents objets extérieurs grâce à une dynamique conjointe des regards du bébé et de la mère, et en appui sur le repérage précédent du visage maternel.

Si les interactions sont inadéquates, ou même simplement neutres, cette maturation séquentielle ne s’observe pas, et dans l’optique de ce travail, on peut sans doute dire que la segmentation visuelle demeure alors chaotique ou anarchique.

En ajoutant, bien entendu, que ce qui vaut pour le flux visuel vaut aussi, probablement, pour les autres flux sensoriels.

 

3) Synchronie polysensorielle et extériorité de l’objet

 

La question de la synchronie polysensorielle se trouve aujourd’hui au cœur de toutes les réflexions sur les interactions précoces (A. CICCONE, 2005 ; A. CICCONE et D. MELLIER, 2007).

 

* La comodalisation des flux sensoriels selon le point de vue cognitif

 

Un certain nombre de travaux de type cognitif (A. STRERI, 1991 et 2000) nous apprennent aujourd’hui que l’articulation des différents flux sensoriels issus de l’objet, est nécessaire pour que le sujet puisse prendre conscience du fait que l’objet concerné lui est bien extérieur.

 

Autrement dit, aucun objet ne peut, en effet, être ressenti comme extérieur à soi-même, tant qu’il n’est pas appréhendé simultanément par au moins deux modalités sensorielles à la fois, ce qui met nettement l’accent sur l’importance de la comodalisation comme agent central de l’accès à l’intersubjectivité.

 

Il nous semble qu’à leur manière, les cognitivistes rejoignent, là, une position psychodynamique classique selon laquelle la découverte de l’objet est fondamentalement coextensive de la découverte du sujet, et réciproquement dit, même si les travaux cognitivistes font, en réalité, le plus souvent référence à une intersubjectivité primaire d’emblée efficiente chez le bébé.

 

En effet, repérer l’objet comme extérieur à soi-même suppose, dans le même mouvement, de reconnaître le Soi comme l’agent des perceptions en jeu, et pas seulement comme l’agent des actions produites (processus d’agentivité).

 

* Le vécu d’extériorité de l’objet : une convergence entre psychanalyse et cognition

 

Vivre l’objet comme extérieur à soi-même, soit le vivre en extériorité, suppose donc, bien évidemment l’accès à l’intersubjectivité qui sous-tend le processus de différenciation extra-psychique.

 

D’un point de vue psychodynamique, cette possibilité de vivre l’objet en extériorité se trouve éclairée par les concepts de mantèlement et de démantèlement (D. MELTZER et coll., 1980), tandis que d’un point de vue cognitiviste, c’est le processus de comodalisation des flux sensoriels émanant de l’objet qui se trouve au premier plan des réflexions.

 

Il y a donc, là, à propos de l’articulation des flux sensoriels, une certaine convergence à signaler entre les deux approches, psychodynamique et cognitive.

 

Cette convergence entre les deux types d’approche - psychodynamique et cognitive - est suffisamment rare pour qu’on prenne la peine de la souligner, et de considérer qu’elle témoigne, probablement, du fait que ces concepts de mantèlement ou de comodalisation représentent deux approches complémentaires d’un seul et même phénomène développemental, appréhendable selon différents vertex.

 

Ceci étant, on peut faire l'hypothèse d'un équilibre nécessaire entre d'une part le couple dialectique mantèlement-démantèlement (mécanisme inter-sensoriel) et le phénomène de segmentation des sensations (mécanisme intra-sensoriel), étant entendu qu'il n'y a pas de perception possible sans une mise en rythme des différents flux sensoriels.

 

Ce travail de comodalisation perceptive ne peut se faire, en effet, que si les différents flux sensoriels s'avèrent mis en rythmes compatibles, et si ce travail de comodalisation s'effectue, comme on le pense aujourd'hui, au niveau du sillon temporal supérieur, alors s'ouvre une piste de travail passionnante, dans la mesure où cette zone cérébrale se trouve également être la zone de la reconnaissance du visage de l'autre (et des émotions qui l’animent), de l’analyse des mouvements de l’autre et de la perception de la qualité humaine de la voix.

 

La voix de la mère (ou de la nurse), le visage de la mère (ou de la nurse), le holding de la mère (ou de la nurse) apparaissent désormais comme des facteurs fondamentaux de la facilitation de, ou au contraire de l'entrave à, la comodalité perceptive du bébé, et donc de son accès à l'intersubjectivité.

 

Ceci nous montre que les processus de subjectivation se jouent fondamentalement, au niveau des interactions précoces, comme une coproduction de l’adulte et du bébé, coproduction qui doit tenir compte à la fois de l'équipement cérébral de l'enfant, de ses capacités sensorielles, et de la vie fantasmatique inconsciente de l'adulte qui rend performants, ou non, ces divers facilitateurs de la comodalité perceptive.

 

4) Le concept d’allaitement relationnel    

 

Finalement, et c’est là que nous souhaitions en venir, l’équilibre dynamique entre mantèlement/démantèlement et segmentation, qui se joue sur le fond des processus d’attention paraît donc devoir être considéré comme se situant au cœur même des processus perceptifs, puisque seule une segmentation des différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles permet le mantèlement des sensations, et donc l’accès à l’intersubjectivité.

 

On peut aisément imaginer que cet équilibre comporte intrinsèquement une structure dynamique propre à chaque dyade, et c’est ce qui nous fait parler de structure des processus plutôt que des états (B. GOLSE, 2006).

 

Quoi qu’il en soit, quand on observe le travail des nurses avec les bébés, à Lóczy, on s’aperçoit que dans les bons cas, la nurse offre à l’enfant différents flux sensoriels extrêmement synchrones : le rythme de sa voix, le rythme de ses mouvements (ni trop lents, ni trop rapides), le rythme de ses expressions faciales et de ses regards qui se trouvent segmentés de manière compatible au niveau des interactions nurse/bébé.

 

Tout ceci facilite probablement de manière très importante les processus de comodalisation sensorielle ou de mantèlement sensoriel de l’enfant, et donc son accès progressif à l’intersubjectivité.

 

D’où ce concept « d’allaitement relationnel » que nous proposons dans la mesure où, à l’instar de ce que D. MELTZER a pu dire des tétées et que nous avons rappelé plus haut, la rencontre individuelle du bébé avec la nurse, notamment au moment des soins du change et de la toilette - rencontre où il y a tout ce qui existe dans la tétée, sauf le lait ! – apparaît comme un véritable moment de synchronie polysensorielle, synchronie qui ouvre le bébé au vécu d’extériorité de l’objet et qui favorise donc son accès à l’intersubjectivité.

 

Eléments bibliographiques

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Live company

Routledge, London, 1992

Traduction française :

Une présence bien vivante (le travail de psychothérapie psychanalytique avec les enfants autistes, borderline, abusés, en grande carence affective

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Superior temporal sulcus abnormalities in childhood autism : a voxel based morphometry MRI study

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L’expérience du rythme chez le bébé et dans le soin psychique

Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 2005, 1-2, 24-31

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Nature de quelques identifications dans l’image du corps – Hypothèses

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Jeu et réalité - L'espace potentiel

Gallimard, Coll. « Connaissance de l'Inconscient », Paris, 1975 (lère éd.)

 

L’activité libre au regard du modèle de la « copie efférente »

 

Avec R. SIMAS (B. GOLSE et R. SIMAS, 2008), nous avons écrit plusieurs articles à propos de l’émergence de l’empathie et de l’intersubjectivité, dont nous extrayons, ici, certaines données issues de la neurophysiologie qui peuvent éclairer utilement l’importance de l’activité libre dans le champ du développement précoce.

 

Différents éléments suggèrent, en effet, qu’une forme d’empathie primaire serait probablement présente dès la naissance, certes dans un état encore rudimentaire, et que cette empathie initiale serait surtout de nature motrice et affective.

 

Une longue évolution serait ensuite nécessaire pour que l’empathie atteigne sa structure finale, adulte, laquelle inclut une dimension cognitive, plus sophistiquée.

 

Entre l’indifférenciation initiale postulée par la plupart des modèles psychanalytiques classiques du développement de l’appareil psychique de l’enfant, et l’accès à une intersubjectivité secondaire et stabilisée, un vécu de « weness » de type empathique jouerait, en fait, comme un niveau de différenciation intermédiaire, permettant au bébé de ne plus se vivre tout à fait comme un-seul, mais pas encore comme véritablement deux-avec-l’objet.

 

Cette « continuité » initiale entre les limites du bébé et celles des objets correspond à ce que D. MELTZER a appelé la «bidimensionnalité psychique », et qui renvoie à la notion « d’identifications adhésives » (E. BICK, 1968 ; D. MELTZER et coll., 1980).

 

A ce moment-là de son développement, en effet, le bébé vivrait encore dans un monde à deux dimensions, sans limites bien définies par rapport à ses objets relationnels, avec une continuité de surfaces sans espaces psychiques internes respectifs, la troisième dimension ne pouvant pas encore être perçue.

 

A ce sujet, il est intéressant de remarquer que le bébé n’est pas immédiatement en mesure de percevoir la profondeur à la naissance, et que sa vision reste donc bidimensionnelle, précisément, pendant quelques semaines après l’accouchement (J. ATKINSON, 1984).

 

Comment émerge-t-il alors de ce monde à deux dimensions pour devenir capable de créer ses propres états mentaux, et ses propres représentations, en même temps qu’il prend conscience du monde psychique interne des autres personnes ?

 

Ce processus progressif passe, probablement, par le développement du sentiment d’être séparé, et d’être l’agent de ses propres actions (agentivité), lesquelles deviennent de plus en plus complexes, et de mieux en mieux contrôlées par le bébé.

 

Parmi les différentes pistes de réflexion possibles, celle du système de la « copie efférente » est importante à rappeler dans la perspective de l’activité libre et de la liberté de mouvement dont on sait la place centrale au sein de l’approche piklerienne.

 

Quand un sujet initie une action, une copie efférente serait envoyée à la zone somato-sensorielle correspondante, en même temps que la commande motrice proprement dite, afin que le sujet puisse prévoir, prédire ou pressentir les sensations qui seront générées par l’action.

 

Cet « input »[5] produit alors une atténuation de la sensation générée lors de la réalisation l’action elle-même (S.J. BLAKEMORE et coll., 1998, 2001).

 

Ce système s’avère probablement très utile pour différencier les effets sensoriels des actions réalisées par le sujet lui-même, de ceux des actions réalisées par une autre personne sur son corps, autrement dit pour établir une distinction entre mouvements actifs et mouvements passifs, et ceci notamment lors des toutes premières étapes du développement, dans la mesure où il s’agit d’une période pendant laquelle les bébés se trouvent très fréquemment manipulés par d’autres personnes.

 

De ce fait, on sent bien que l’importance accordée à l’activité motrice libre par l’approche piklerienne du développement du très jeune enfant, donne une prime à l’investissement des mouvements actifs, prime susceptible de s’avérer favorable à l’organisation progressive du schéma corporel et à l’instauration psychique du Moi-corps.

 

Eléments bibliographiques

 

J. ATKINSON

Human visual development over the first 6 months of life. A review and a hypothesis. Hum Neurobiol., 1984, 3(2), 61-74.

E. BICK

The experience of the skin in early object-relations

Int. J. Psycho-Anal., 1968, 49, 484-486

Traduction française par G HAAG et coll., pages 240-244

In: Explorations dans le monde de l'autisme (D. Meltzer et Coll.), Payot, Paris, 1980

S.J. BLAKEMORE, S.J. GOODBODY and D. WOLPERT

Predicting the consequences of our own actions: the role of sensorimotor context estimation

Journal of Neuroscience, 1998, 18, 7511-7518.

R. SIMAS et B. GOLSE

Empathie(s) et intersubjectivité(s) – Quelques réflexions autour de leur développement et de leurs aléas

Psychiatrie de l’enfant, 2008, LI, 2, 339-356

B. GOLSE et R. SIMAS

La question du rythme entre empathie(s) et intersubjectivité(s)

Spirale, 2008, 44 (Dossier « Rhythm’n’babies »), 59-64

B. GOLSE et R. SIMAS

Empathies et intersubjectivités (ou d’un pluriel bien singulier)

Le Carnet-PSY, 2008, 1254, 31-37

B. GOLSE et R. SIMAS

Du Moi-corps freudien à la co-construction du self, en passant par l’image du corps – La place de l’attention de l’adulte, envers la liberté motrice du bébé, en référence aux travaux de l’Institut Pikler-Loczy de Budapest

Contraste, 2008, 28-29, 129-138

 

Les processus de symbolisation primaire et secondaire

 

Même si l’on se doit d’éviter tout clivage radical, on peut cependant avancer que la psychanalyse s’est surtout penchée sur les processus de symbolisation en absence de l’objet (« l’objet naît dans l’absence »), tandis que la théorie de l’attachement a surtout approfondi les mécanismes de symbolisation en présence de l’objet.

 

Entre les processus de symbolisation en présence de l’objet (symbolisation primaire) et les processus de symbolisation en absence de l’objet (symbolisation secondaire), on peut décrire aujourd’hui l’établissement progressif de tout un gradient spatio-temporel des symbolisations qui renvoie à divers types d’écarts de l’objet (spatiaux, temporels et spatio-temporels) avant que se pose ensuite la question de son absence en tant que telle.

 

Entre attachement et psychanalyse, il est alors intéressant de prendre en compte le rôle de l’équilibre dialectique entre les rencontres individuelles et l’activité libre du bébé comme facteur d’établissement de ce gradient spatio-temporel des symbolisations.

 

On peut ainsi penser à plusieurs types de situations symbolisantes, se jouant d’abord à un niveau surtout corporel (figurations corporelles présymboliques), puis à un niveau de plus en plus mentalisé ou « psychisé » (représentations mentales ultérieurement verbalisées).

 

Notre proposition actuelle de classification est alors la suivante (B. GOLSE, 2013) :

 

  1. En présence de l’objet et en temps direct, il s’agit, pour le bébé, des moments d’inscription psychique et des caractéristiques de l’objet, ainsi que de la qualité affective de sa présence. C’est là le registre interpersonnel de l’attachement et des « modèles internes opé» (« Internal working models » de I. BRETHERTON, 1990).
  2. Viennent ensuite des situations de décalages spatio-temporels:
  • Décalage spatial sans décalage temporel, soit les situations d’être-seul-à-côté de l’objet primaire (« capacité d’être seul » décrite par D.W. WINNICOTT, 1958)
  • Décalage temporel sans décalage spatial, en présence de l’objet, mais juste après un moment interactif avec les « boucles de retour » décrites par G. HAAG (1993)
  • Décalage spatial et temporel, à distance de l’objet et juste après un moment de rencontre avec les « identifications intracorporelles » de G. HAAG (1991), et les déplacements symboliques en activité libre
  1. En absence de l’objet et en différé, ce sont les processus de symbolisation secondaire qui s’ouvrent et qui renvoient, dès lors, à la symbolisation de l’objet absent, voire de l’absence de l’objet en tant que telle.

 

C’est là le registre intrapsychique de la psychanalyse et, dans le champ du développement précoce, des « Représentations d’interaction généralisées » de D.N. STERN (1989).

 

Dans la perspective de l’approche piklérienne et des travaux de l’Institut Pikler-Lóczy, nous mettrons seulement en perspective, ici, la symbolisation en présence de l’objet et en en temps direct, avec la symbolisation en cas d’écart spatial et temporel.

 

* En présence de l’objet et en temps direct

 

La symbolisation primaire passe obligatoirement, pour le bébé, par l’inscription psychique des caractéristiques de l’objet présent, et de l’atmosphère émotionnelle de leur rencontre.

 

C’est cette inscription psychique des réponses de l’adulte en termes d’attachement ou d’accordage affectif qui va, en effet, fournir la matière première en quelque sorte, de ses figurations corporelles pré ou proto-symboliques lui permettant de se traduire, à lui-même, sa vision, son éprouvé, son ressenti de l’objet, dans la mesure où la symbolisation primaire reconnait, probablement, une dimension « auto » prévalente, et hors communication.

 

Ces moments d’inscription psychique de l’objet en présence de l’objet et en temps direct, s’observent dans toutes les situations de rencontre individuelle un tant soit peu intenses entre le bébé et les adultes qui en prennent soin (change, bain, repas…) et, à partir des travaux de l’Institut Pikler-Loczy notamment (M. DAVID et G. APPELL, 1973 et 1996), nous avons vu plus haut que nous avions été amenés à proposer le terme « d’allaitement relationnel » pour décrire la manière dont le bébé peut alors percevoir l’objet en extériorité, grâce à l’articulation (mantèlement ou comodalisation) des différents flux sensoriels en provenance de l’objet (accès à une polysensorialité synchrone).

 

* Décalage spatial et temporel 

 

 

Sous le terme d’identifications intracorporelles, G. HAAG (1985) décrit la capacité des bébés à représenter dans leur petit théâtre corporel, quelque chose d’une rencontre qui vient d’avoir lieu avec un adulte, et notamment avec leur mère, afin de donner suite à cette rencontre en régime d’identité de perception (et pas encore en régime d’identité de pensée)[6].

 

Cela l’amène, alors, à distinguer un « hémicorps- bébé » et un « hémicorps-maman », d’où le terme d’identifications intracorporelles.

 

Quoi que l’on puisse penser de ce type d’interprétations du comportement de l’enfant, il y aurait bien là un travail de (re)figuration corporelle d’un événement interactif, et ceci en l’absence de l’objet quelque peu à distance (décalage spatial), et en léger différé (décalage temporel).

 

Dans la même perspective, et dans le cadre des travaux de l’Institut Pikler-Loczy (à Budapest), il est frappant de remarquer que les enfants qui viennent de vivre un temps de relation individuelle particulièrement réussi avec leur nurse, vont pouvoir - quand ils seront à nouveau en activité libre et que leur nurse, à quelque distance d’eux, s’occupe d’un autre enfant - tenter de retrouver sur les objets ou les jouets mis à leur disposition, telle ou telle caractéristique de l’adulte qu’ils viennent de quitter, illustrant ainsi magnifiquement, en léger différé, ce que E. JONES (1916)avait pu dire de la symbolisation comme moyen de rendre plus familier l’environnement en y projetant des traces mnésiques d’expériences préalables.

 

On a donc bien là, nous semble-t-il, une étape décisive au sein du gradient temporo-spatial, une étape - à distance de l’objet et en léger différé - qui préside au passage du registre de la symbolisation primaire (en présence de l’objet) au registre de la symbolisation secondaire (en absence de l’objet).

 

Ce que nous souhaitions faire sentir, c’est que l’alternance de moments de rencontre individuelle nurse/bébé et de moments d’activité libre dans un espace adapté et avec des objets correctement choisis en fonction du niveau de développement de l’enfant - comme c’est le cas à l’Institut Pikler-Loczy – permettent donc de travailler quelque chose de la complémentarité entre symbolisation en présence et symbolisation en absence, soit entre symbolisation primaire et symbolisation secondaire.

 

De ce point de vue là, l’approche piklerienne s’avère alors être porteuse d’une grande force maturative pour le développement et la croissance psychique des très jeunes enfants.

 

Eléments bibliographiques

I. BRETHERTON

Communication patterns – Internal working models and the intergenerational transmission of attachment relationships

Infant Mental Health Journal, 1990, 11, 3, 237-252

M. DAVID et G. APPELL

Loczy ou le maternage insolite

C.E.M.E.A., Editions du Scarabée, Paris, 1973 et 1996

Erès, coll. « 1001 BB – Bébés au quotidien », Ramonville Saint-Agne, 2008 (préface de B. GOLSE et postface de G. APPELL)

B. GOLSE

De la symbolisation primaire à la symbolisation secondaire

Cahiers de Psychologie Clinique, 2013, 1, 40 (20ème Anniversaire : « Penser la clinique, 1993-2013 »), 151-164

G. HAAG

La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps

Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 1985, 33, 2-3, 107-114

Hors Ligne, Paris, 1992

G. HAAG

Nature de quelques identifications dans l’image du corps – Hypothèses

Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1991, 10, 73-92

G. HAAG

Hypothèse d’une structure radiaire de contenance et ses transformations, 41-59

In : « Les contenants de pensée » (ouvrage collectif)

Dunod, Coll. « Inconscient et Culture », Paris, 1993

E. JONES (1916)

La théorie du symbolisme

In : « Théorie et pratique de la psychanalyse » (E. JONES)

Payot, Paris, 1969

D.N. STERN

Le monde interpersonnel du nourrisson – Une perspective psychanalytique et développementale

P.U.F., Coll. « Le fil rouge », Paris, 1989

D.W. WINNICOTT (1958)

La capacité d’être seul, 205-213

In : De la pédiatrie à la psychanalyse (D.W. WINNICOTT)

Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1975

 

Conclusions

 

Au terme de ces quelques pages, on sent bien à quel point l’Institut Pikler-Lóczy est un véritable laboratoire pour observer, comprendre et modéliser la croissance et la maturation psychique du tout-petit.

 

Même si la pouponnière a fermé récemment ses portes, les travaux menés à l’Institut Pikler-Lóczy depuis 1946 se poursuivent et s’appliquent à d’autres types de prise en charge des très jeunes enfants (crèches, groupes parents/bébé, consultations...).

 

Les apports de l’approche piklerienne font désormais partie de l’histoire des idées et des connaissances en matière de développement de l’enfant, ils se poursuivent et ils ont fait école dans le monde entier.

 

Les formations qui ont lieu à Budapest contribuent à faire de l’Institut Pikler-Lóczy un lieu non seulement historique mais vivant.

 

Pour notre part, nous considérons que la modernité persistante de l’approche piklerienne et lóczienne tient en grande partie au fait que les données qui en résultent, s’inscrivent désormais à l’interface de la clinique, des données actuelles des neurosciences et des acquis de la psychanalyse.

 

C’est ce que nous avons essayé d’illustrer ici au travers de quatre problématiques importantes.

 

Bien sûr, il y en aurait d’autres possibles, et notamment le fait que la relation nurse/bébé peut tout à fait être pensée comme un modèle interpersonnel de pont entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d’objet.

 

Mais ceci est une autre histoire ... sur laquelle nous reviendrons peut-être ultérieurement sur ce site.

 

 Adresse-contact

Pr Bernard GOLSE

Service de Pédopsychiatrie

Hôpital Necker-Enfants Malades

149 rue de Sèvres, 75015 Paris-Fr

Courriel : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.



Dans l’ordre suivant : d’abord le tact, l’olfaction et le goût (soit les sensorialités proximales) puis l’audition et la vision (soit les sensorialités distales) au cours de la deuxième partie de la grossesse

 

Mise en place des synapses, c’est-à-dire des jonctions entre les différentes cellules nerveuses (neurones) qui composeront les circuits cérébraux

 

Les radicaux méthyle, CH3, joueraient comme des caches pour empêcher ou entraver l’activité des locus sur lesquels ils se fixent

 

Notamment à partir des recherches menées à l’Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris) dans le cadre de notre programme de recherche dit « PILE » (Programme de Recherche International pour le Langage de l’Enfant)

 

Terme informatique qui désigne les entrées dans un système de traitement des données

 

Certains bébés sont ainsi capables, au départ de la mère, de joindre les mains sur la ligne médiane et d’effectuer toute une série de jonctions corporelles (manœuvres de rassemblement) comme pour vivre encore le moment de réunion, et se « souvenir » du lien qui vient d’avoir lieu avec leur mère. Tel est le cas du petit Kevin, âgé de 2 mois environ, et qui a fait l’objet d’un film réalisé par le département audio-visuel de la pouponnière de Sucy-en-Brie, document souvent commenté dans ce sens par G. HAAG elle-même.



(i) Bernard Golse

Pédopsychiatre-Psychanalyste (Membre de l’Association Psychanalytique de France) / Chef du   service de Pédopsychiatrie de l'Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris) / Professeur de Psychiatrie de                  l'enfant et de l'adolescent à l'Université René Descartes (Paris 5) / Inserm, U669, Paris, France / Université Paris-Sud et Université Paris Descartes, UMR-S0669, Paris, France / LPCP, EA 4056, Université Paris Descartes / CRPMS, EA 3522, Université Paris Diderot / Ancien Membre du Conseil Supérieur de l’Adoption (CSA) / Ancien Président du Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles (CNAOP) / Membre du Conseil Scientifique de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent et des Disciplines alliées (SFPEADA) / Président de l’Association Pikler Loczy-France / Président de l’Association pour la Formation à la Psychothérapie Psychanalytique de l’Enfant et de l’Adolescent (AFPPEA) / Président de l’Association CEREP/Phymentin / Président de l’Association Européenne de Psychopathologie de l’Enfant et de l’Adolescent (AEPEA)